LINGUISTIQUE ET DIDACTIQUE

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Avant propos des berceuses

Ce recueil de berceuses arabes de Djibouti sera publié par L'Harmattan, il s'agit du premier ouvrage sur la sauvegarde du patrimoine immatériel arabo-djiboutien.

Pourquoi ce recueil ?

Ce travail s’inscrit dans un programme plus vaste de sauvegarde du patrimoine immatériel arabo-djiboutien. Il vise à préserver la littérature orale (berceuses, comptines, contes, proverbes, chants de travail, incantations) que véhiculent les variétés dialectales de l’arabe de Djibouti. Actuellement, ses traces écrites sont rarissimes alors que plusieurs signes précurseurs annoncent la disparition de certains genres littéraires, en particulier celui des berceuses.

En effet, l’influence grandissante de la télévision et du satellite font, qu'aujourd’hui plus que jamais, les femmes de moins de quarante ans tournent le dos à une littéraire locale jugée « désuète » au détriment d’une littérature hautement appréciée, diffusée par les chaînes égyptiennes, libanaises ou koweitiennes. De ce fait, très peu d’entre elles savent entonner les berceuses traditionnelles et quand elles le font, le chant se résume généralement à un couplet. Seules les femmes de plus de quarante ans sont encore détentrices de ce genre littéraire populaire, menacée par les caprices d’une mémoire vieillissante. Le recueil de ces berceuses est ainsi un premier pas pour préserver un fonds culturel en voie d’extinction.

 

Les techniques de bercement

Les techniques sont, à maints égards, originales. La première remarque qui attire l’attention du premier observateur étranger est que ces femmes bercent rarement, pour ne pas dire jamais, leurs enfants dans les bras. L’enfant est placé dans un handoul [handūl], sorte de hamac en tissu, suspendu aux deux pieds parallèles d’un lit en bois, le ̛adir [ʕaṭīr].

Pendant la journée, elles s’assoient sur le bord du lit, les pieds posés au niveau des cuisses de l’enfant, elles remuent légèrement le handoul. Par cette manière astucieuse, les femmes ont ainsi les mains libres pour exécuter diverses tâches ménagères (nettoyer le riz ou les épices, plier le linge) ou artistiques (tresser des nattes ou des paniers).

Le soir, fatiguées, ressentant le besoin imminent de reposer leur dos meurtri par les lourdes taches ménagères de la journée, elles peuvent tranquillement bercer leur enfant avec leur main tout en restant allongées.   

 

Types de berceuses

Les berceuses peuvent être basées sur des jeux de mots et de sonorités destinés à calmer, à amuser et à égayer l’enfant plus qu’à l’endormir. Mais le plus souvent, ces chants anonymes sont avant tout un moyen pour les récitantes de s’exprimer. Ils sont révélateurs de la condition de la femme, de ses préoccupations, de ses espoirs, de ses peines et de ses joies. On se trouve, ainsi, en présence d’une bipolarité où le ton de la voix et le rythme sont destinées à assoupir les nouveau-nés mais où les paroles, elles, sont destinées aux adultes. Ces  berceuses se présentent alors comme :

- des prières adressées à Dieu. Il peut être directement interpellés à travers les refrains suivants wā rább wa rabbāti « ô mon Dieu » ou wā rább wa rább-al-kúll « ô Dieu de l’univers ». La récitante peut prier Dieu de lui accorder une fille ou un garçon tout en justifiant son choix. Au delà de cela, la supplique est un prétexte pour exprimer les rêves et les fantasmes, parfois insolites, des mères. C’est le cas de cette mère qui prie pour que sa fille n’ait pas des enfants afin de ne pas souffrir « Je veux un homme pour ma fille mais je ne veux pas qu’elle soit enceinte » (Texte 8).

- des éloges, à travers lesquels, la récitante loue son enfant, fille ou garçon. Elle énumère un certain nombre de qualités fictives qu’elle souhaite lui voir attribuer dans le futur. L’enfant est ainsi présenté comme un adulte souvent adulé de tous. Il brillera par son savoir si c’est un garçon ibni qāri u ʕālem « Mon fils est un lecteur et un savoir » (texte 5) ou, si c’est une fille, par sa beauté, sa pudeur et sa lignée. C’est le cas dans la berceuse binti bint abūha « Ma fille est bien la fille de son père » où la beauté et la pudeur de la fille attire le fils du roi.

- des complaintes à travers lesquelles les récitantes expriment leur condition de femme-mère ou de femme-épouse. Elles y chantent leurs angoisses et leurs supplices mais aussi leurs bonheurs et leurs joies. La grossesse, l’accouchement, la maternité, la jalousie, la maltraitance des mères par leurs enfants ou leur belle-fille, l’éloignement des enfants sont évoqués comme des expériences douloureuses contre lesquelles elles se rebellent, du moins à travers le verbe. Dans un discours provocateur et parfois extrémiste, la grossesse est, explicitement, rejetée aʃa li binti zawdu waʃa-lahā-ʃi ħabál « Je veux un homme pour ma fille mais je ne veux pas qu’elle soit enceinte » car la maternité est perçue comme le principal facteur annihilant leur féminité. Ainsi dans la berceuse min jōm ma xawárt al binna wa miħniti wa ʕadāb « Depuis le jour où j’ai voulu la maternité que de souci et de peine » (Texte 9) la récitante se plaint de ne plus trouver le temps de se divertir et de se faire belle depuis qu’elle est devenue une femme-mère. La polygamie est rejetée, elle est clairement préférée à la fuite ou à la mort wā bu bani ħamil bana ʃājem « ô père de mes enfants fuyons » (Texte 10). Les mauvais traitements infligés à mère par sa belle-fille sont également évoqués à travers une plainte directe hāni wa hāni marātak tiʃnāni « ô Hani ta femme ne veut pas de moi ».

- des avertissements ciblés pour prévenir un interlocuteur donné d’un danger imminent ou d’un événement fâcheux dont il est ou sera victime. Le message est alors codé pour n’être perçu et compris que par l’intéressé, soit pour ne pas alerter les ennemis qui entoure la récitante comme dans aħmād wā ħēmed wā bu nūru « ô Ahmed ! ô porteur de lumière ». Dans cette berceuse, la récitante en faisant semblant de s’adresse à l’enfant bercé, Ahmed, adresse son message à son frère que l’expression « wā bu nūru» c’est-à-dire, littéralement porteur de lumière, va interpeller car il est un savant. La pudeur et le tabou peuvent également justifier les avertissements déguisés, c’est le cas de la berceuse wā sāri makka wā sāri ʕadan « ô toi qui pars vers la Mecque ou vers Aden » à travers laquelle la récitante avertit l’absent de l’adultère de sa femme et de l’arrivée du fils illégitime dans le foyer.

- des leçons de morale où la berceuse assume une fonction éducative. La récitante prévient l’enfant contre les transgressions telles que le vol ʕēb wa bni men saraq « Honte mon fils à celui qui vole » ou la médisance jā welukum wēl ja lli tikīlu «  gare aux colporteurs de calomnies ». Malheureusement, ce type de berceuses ne sera pas illustré dans ce recueil car les seules que j’ai pu recueillir se résument chacune à deux vers.

 

Thèmes de berceuses

Le choix du thème des berceuses est lié au moment de la journée où elles sont chantées et au sexe de l’enfant à qui elles s’adressent.

Le soir, la priorité est aux chants portant sur des thèmes sérieux et graves, tel que la perte d’un être cher, sous ses différents aspects (voyage, fuite, jalousie, mort). Ces chants débutent généralement par un refrain formé par un jeu de sonorité sur le mot lēl « nuit » : il lēl wa lelali wa lāli. Pendant la journée, les thèmes sont plus gais, plus ludiques. Ils concernent le mariage, l’éducation, le courage. Elles débutent souvent par le refrain háwwa wa háww hawwa, reprenant le cri du chien háw, ou bien par la-fda bi fida-b-iy w-ana fda bi l-ladi centré sur le mot fida « sacrifice » qui signifie ici « dédicace ».

Le contenu des chants diffère également en fonction du sexe de l’enfant. Fille ou garçon, ils n’entendront pas nécessairement les mêmes berceuses. D’une façon générale, sont réservés aux garçons les chants vantant son éducation, sa connaissance des choses, ses qualités morales et physiques. Pour les filles, il sera plutôt question de leurs qualités morale et physiques et de l’amour qu’elles portent à leurs parents.

 

Structures

La berceuse peut se présenter comme un discours où un seul locuteur s’exprime de bout en bout ou comme un échange langagier faisant intervenir deux interlocuteurs. Certaines berceuses constituent un récit, d’autres un échange de répliques entre deux ou plusieurs interlocuteurs. Parfois le passage récit-discours ce fait sans transition, ce qui peut dérouter le lecteur non averti.

 

Méthode :

Ces berceuses furent enregistrées entre février et mai 2004, dans un premier temps, puis entre juin 2004 et août 2004, dans les localités d’Ambouli, de Gabal, aux quartiers 1, 2, 4. Et ce auprès des femmes de la communauté arabophone de Djibouti-ville. Ces femmes,  tous d’origine yéménites, appartiennent à des tribus différentes et possèdent des parlers différents. Agées entre 40 et 65 ans, elles sont pour la majorité des femmes au foyer. Les circonstances d’enregistrement furent des plus classiques. C’est généralement sous ma demande qu’elles acceptent (non sans toutefois quelques réticences) à entonner quelques berceuses, simulant souvent un bercement virtuel.

 

Langue utilisée

Au vu de certaines caractéristiques morphosyntaxique, emploie de la négation en -ʃi, de  la marque du futur -ʃa, de l’article défini am et du morphème indéfini -u, il est certain que ces berceuses, à l’origine, sont chantées dans des variétés tihamies, variétés originaire de la bande côtière du Yémen. Cependant, il est actuellement difficile de préciser avec exactitude la langue tihamie d’origine car la langue dans laquelle elles sont actuellement chantée, reste largement influencée par les divers parlers des récitantes.

La langue utilisée dans notre corpus contient très peu d’emprunts étrangers (français, anglais…). En effet, le milieu dont sont originaires les berceuses de notre corpus, Dubab, Mozae, sont des bourgs très peu fréquentés par les Européens. De plus, le milieu dans lequel évoluaient ces femmes est un milieu fermé et très peu perméable aux influences extérieures.

 

 



13/12/2012
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