LINGUISTIQUE ET DIDACTIQUE

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Chapitre 4 : Sémantique de la phrase (1)

Dans ce chapitre nous essaierons de discuter sur quelques aspects de la signification concernant les « phrases complètes ». Il existe une typologie sémantique du verbe qui tombe sous la dénomination de Aktionsart, terme allemand qu'on a traduit en français par mode d'action, modalité d'action ou ordre de procès et que nous appelons type de situation.Cette terminologie est fondée sur la conception suivante : en général, une phrase, énoncée dans le discours, désigne une situation. Il y a des situations extrêmement simples, comme des situations extrêmement complexes. On identifie trois dimensions importantes qui permettent la classification d’une situation dont on pourrait parler. Il s’agit du type de situation, la marque du temps et l’aspect.

 

1-Les types de situation

 

La problématique des types de situation a fait l'objet de nombreux travaux, surtout dans le contexte de la sémantique des temps du verbe et des adverbes de temps. Le système des types de situation le plus connu est celui de Vendler (1967). Vendler distingue quatre « aspects », à savoir les états (states), les activités (activities), les accomplissements (accomplishments) et les réussites ou achèvement (achievements).

Les éventualités décrites dans les phrases ci-dessous appartiennent à l’une des 4 classes aspectuelles : état, activité, accomplissement, achèvement. A partir d’exemple précis nous analyserons et définiront les implications de chacune de ces classes.

 

  1. 1.   Marie aimait les voitures de sports → état

Le verbe « aimer » permet au locuteur de voir la situation comme :

statique sans phases internes ou changements. L’état décrit ne donne aucune information au sujet de la structure interne de l’état : suspendus un certain temps qui n’est pas spécifié dans cette exemple.

- non bornée : on ne s’intéresse pas au début ou à la fin d’un état. Même si le locuteur utilise un verbe statique au passé. « Marie aimait conduire des voitures de sport. »  Aucune attention n’est portée sur la fin de l’état. Nous ne savons pas si les goûts de Marie ont changé ou pas. Tout ce que nous savons est qu’il existait une relation entre Marie et les voitures de sport pendant un certain temps, qui nous est inconnu.          

 

  1. 2.   Marie a couru → activité

Le verbe « courir » permet au locuteur de voir la situation comme : 

dynamique et non homogène, il décrit un changement d’état.

- non bornée et atélique : on ne s’intéresse pas au début ou à la fin d’un état et le sémantisme du verbe ne contient pas de fin intrinsèque.

 

  1. 3.   Marie a construit une maison → accomplissement

Le verbe « construire » permet au locuteur de voir la situation comme : 

dynamique et non homogène : L’état décrit implique que l’action est divisée en plusieurs stades : La construction est passé par plusieurs stades différents (élaboration de plan, construction de la fondation… )

- télique et bornée : l’état décrit implique une délimitation pour décrire la fin du processus. La délimitation (borné) est pour les verbes téliques

 

  1. 4.   Marie a appris à conduire les voitures de sport. → achèvement

Le verbe « apprendre » permet au locuteur de voir la situation comme : 

- dynamique, non homogène et télique : Ici, on décrit un processus et on s’intéresse à la finalité c'est-à-dire qu’au début Marie ne savait pas conduire et qu’en final elle l’a apprise. Le processus a un résultat final qui dans notre cas est la connaissance acquise par Marie de la conduite.

Etat

Activité

Achèvement

Accomplissement

Statique

Dynamique

Duratif[1](s’étend  dans le temps)

Ponctuel[2](qui ne s’étend pas dans le temps)

Duratif(s’étend  dans le temps)

Non borné (non défini par une borne initiale, ni finale)

Leurs bornes initiales et finales coïncident

Borné

atélique(pas de fin intrinsèque)

télique[3](ayant une fin intrinsèque)

Sujet non agent(Situation non contrôlée par un agent)

Sujet = agent(Situation contrôlée par un agent)

 

 

Homogène(sans évolution interne, aucun changement ne se produit entre la borne initiale et la borne finale)

Non homogène (Changement d’état physiologique, mental ou matériel)

 

 

 2.   La marque de temps : référence et relations temporelles

 

Le système temporel et aspectuel permettent au locuteur de lier une situation à un moment, de situer une action dans le temps par rapport à une référence qui est le moment de la parole. On peut utiliser des adverbes temporels comme hier, demain, jadis, naguère etc. Le temps est définit comme étant un système déictique c’est-à-dire qui implique des mots ou expressions qui déterminent les conditions particulières de l'énonciation, liées à une situation de communication donnée. Pour l’identification du temps, sont cruciales les relations suivantes :  

1-la relation entre le temps de référence (R) et le temps de la parole (P)

2-la relation entre l’évènement (E) et le temps de référence  P : temps de la parole, temps de l’énonciation R : temps de référence, le point de vue adopté par le locuteur E : position dans le temps de l’action décrite, déroulement de l’évènement.

 

1. Marie avait téléphoné.

2. Marie téléphonait.

3. Marie téléphona.

 

Ces trois phrases disent que la proposition MARIE TÉLÉPHONE est vraie d’un moment dupassé.

Les différences entre les phrases (1)-(3) concernent

a. la référence temporelle: moment du temps où se déroule l’événement;

b. les relations temporelles avec d’autres événements:

4. Jean entra. Marie avait téléphoné.

a. relation de précédence temporelle

b.relation d'explication

 

Relations temporelles

1. Jean entra (e1). Marie avait téléphoné (e2).

→ relation de précédence temporelle: e2 < e1

2. Jean entra (e1). Marie téléphonait (e2).

→ relation d’inclusion temporelle: e1 ⊆e2

3. Jean entra (e1). Marie téléphona (e2).

→ relation de succession temporelle: e1 < e2La détermination de la référence temporelle passe aussi par le calcul del’intervalle temporel séparant les événements entre eux ou le moment del’événement (E) et le moment de la parole (S):

1. J’ai déjeuné.

2. Je suis allé au Tibet.

Sémantiquement, (1) et (2) livrent la même information: l’événement est

passé.Pragmatiquement, l’intervalle temporel [E;S] n’est pas le même.

 

3-L’aspect

 

 Le système aspectuel permet au locuteur de rapporter les situations et le temps mais au lieu de fixer la situation dans le temps par rapport au temps de la parole, comme le fait le système temporel, celui-ci lui permet de voir un évènement de différentes manières : comme étant fini ou non fini, court ou long en terme de période ou quelque chose qui se répète. Ainsi, l’aspect n’a rien à voir avec la position d’un évènement dans le temps mais avec sa distribution temporelle ou son contour.   L’aspect est la manière dont la forme verbale présente le procès ou, si l’on veut, le point de vue dont est envisagé son déroulement propre.

 

 

I. Aspect grammatical

Les indications aspectuelles se rattachent parfois à des marques grammaticales, en l’occurrence les formes verbales elle-même.

 

a. Aspect accompli, aspect non accompli

Tout procès, et donc toute forme verbale, suppose à la fois un point de départ, un déroulement et un terme. Selon que la forme verbale déclare ce terme accompli ou que le procès est en cours d’accomplissement la morphologie verbale oppose les formes simples (aspect non accompli : J’aime bien ce livre (cela continue d’être vrai)) et les formes composées (aspect accompli : J’ai bien aimé ce livre). Chaque forme simple se trouve ainsi mise en relation avec une forme composée :

Mode

Forme simple

Forme composée

indicatif

je lis (présent)

je lirai (futur)

je lus (passé simple)

je lisais (imparfait)

je lirais (conditionnel)

j’ai lu (passé composé)

j’aurai lu (futur antérieur)

j’eus lu (passé antérieur)

j’avais lu (+que parfait)

j’aurai lu (conditionnel passé)

subjonctif

que je lise (subj. pr.)

que je lusse (subj. passé)

que j’ai lue (subj. passé)

que j’eusse lu (subj. +que parf.)

infinitif

lire (inf. présent)

avoir lu (inf. passé)

participe

lisant (part. pr.)

ayant lu (part. passé)

gérondif

en lisant

en ayant lu

 

A la forme simple, la dénomination d’aspect non accompli est parfois source de confusion. Ce qu’indique réellement la forme simple, c’est que le procès est considéré sous l’angle de son déroulement, entre les deux bornes extrêmes, début et fin, que celles-ci soient prises en compte ou non. Ex : Il partit furieux, envisage l’action dans sa globalité. En revanche, la forme composée correspondante : et Le drôle eut lappé le tout en un moment ne prend en compte le procès qu’une fois le terme de l’action atteint ; ce qui est évoqué, c’est l’état nouveau résultant de cet achèvement.

On peut appeler tensif l’aspect indiqué par les formes simples et extensif l’aspect indiqué par les formes composées.

Attention ! La mise en relation d’une forme composée avec une forme simple s’interprète le plus souvent en terme de temporalité, de chronologie relative. La forme composée dénote alors un procès antérieur à celui de la forme simple. Ex : Ayant appris l’anglais de bonne heure, il est maintenant trilingue.

 

b. Aspect global, aspect sécant

Tantôt le procès est perçu de l’extérieur, dans sa globalité, considéré comme un tout indivis. C’est l’aspect global. Ex : Je lirai ce livre demain. Je lus ce livre sans perdre de temps.

Tantôt le procès est envisagé de l’intérieur, depuis l’une des étapes de son déroulement, sans que soient prises en compte les limites extrêmes. C’est l’aspect sécant (= qui donne une vision en coupe). Ex : Je connais ce livre. Je lui lisais ce livre tous les soirs.

L’opposition entre les deux formes relèvent donc, non du temps, mais de l’aspect. Le passé simple et le futur marquent toujours l’aspect global, l’imparfait est réservé à l’aspect sécant.

 

II. L’aspect lexical

Le sens des verbes eux-mêmes est porteur d’indications aspectuelles indépendantes de leur emploi grammatical.

 

 

a. Les verbes perfectifs

Ex : Victor Hugo mourut le 22 Mai 1885.

Ces verbes comportent en leur sens même une limitation de durée : pour que le procès soit effectivement réalisé, il doit se prolonger jusqu'à son terme. Ces verbes sont donc normalement incompatibles avec des compléments de durée (on ne dira pas : Il ferma longtemps la porte).

 

b. Les verbes imperfectifs

Ex : Victor Hugo vécut en exil dans l’île de Jersey

Cette catégorie regroupe les verbes dont le procès ne présuppose aucune limite. Une fois commencé, il peut se prolonger aussi longtemps que la phrase l’autorise. Cette typologie n’interdit pas, cependant, de possibles changements de classe. Ex : Il prit sa veste et sortit (perfectif). Mais : Elles prennent souvent le thé ensemble (imperfectif).

Ce classement est avant tout d’ordre sémantique et non grammatical. Mais puisqu’il intéresse avant tout le déroulement de procès et qu’il a des répercutions sur l’interprétation contextuelle des formes verbales, on peut parler d’aspect lexical.

 

III. Interprétations contextuelles

La combinaison de l’aspect lexical des verbes et des indications temporelles fournies par le contexte aboutit à des effets de sens.

 

a. Aspect semelfactif

Le procès, perfectif, est présenté comme se produisant une seule fois. Ex : Il prit sa veste et sortit. Lundi dernier, je me suis rendu à Rennes.

 

b. Aspect duratif

Associée à un verbe imperfectif, l’indication temporelle présente le procès comme continuant dans le temps. Ex : J’ai longtemps habité sous de vastes portiques. On peut noter que cette valeur aspectuelle n’enlève rien à l’aspect accompli du procès.

 

c. Aspect itératif

Ex :

Elle travaille tous les jours à son roman.

Cette semaine, je me suis réveillé tôt.

Dans le premier exemple, l’indication temporelle associe nettement le procès à la répétition (qu’il soit perfectif ou imperfectif). Dans le second exemple, le complément de temps, associé à un verbe perfectif, interdit toute interprétation en termes d’aspect duratif, et oblige à appréhender le procès sous l’angle de la répétition.

 



[1]Durative : appliquée aux verbes qui décrivent une situation ou un processus qui dure une période de temps.

[2]Ponctuelle : appliquée aux verbes qui décrivent un évènement si instantané qu’il n’implique pas la notion de durée ou de temps.

[3]Télique : se réfère aux processus qui ont un achèvement (une finalité, une conclusion) naturel.   

 



11/04/2016
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