LINGUISTIQUE ET DIDACTIQUE

LINGUISTIQUE ET DIDACTIQUE

Chapitre 1: Quelques concepts clés en sémantique

 

La sémantique est l’étude scientifique[1] du sens[2]ou de la signification véhiculée à travers la langue. C’est le sens (et la signification) dans la communication par le langage qui est ici visé. Qu’est-ce que le sens alors ? Pour mieux appréhender le sens linguistique, nous le lierons à d’autres concepts clés en sémantique.

 

1. Le sens et le signe linguistique

Le sens est lié au signe linguistique et de ce fait, la sémantique linguistique est inséparable des signes. Le signe linguistique se définit comme l’association solidaire d’un élément perçu, le « signifiant » (forme), et d’un élément non perçu, le « signifié » (sens). Le premier correspond à une manifestation visuelle, auditive ou odorante et le second à une idée, à un concept. […]. Si on se refère aux travaux de Saussure et de Martinet, les signes linguistiques se caractérisent par un ensemble de propriétés plus ou moins spécifiques.

  • Ils sont arbitraires : rien, exceptée la convention sociale, ne justifie la relation entre le signifiant et le signifié.
  • Ils sont linéaires : ils se déploient successivement dans le temps et ne peuvent apparaitre simultanément.
  • Ils sont discrets : ils s’opposent les uns aux autres sans gradation intermédiaire.
  • Ils sont doublement articulés : si on entreprend de segmenter la chaîne parlée ilvaàlamer, on identifie d’abord des unités minimales de sens (significatives), dites de première articulation, il/ va/ à/ la/ mer, ensuite des unités minimales distinctives, dites de seconde articulation, i/ l/ v/ aetc. (Garric, 2001 :15-16).

Si le signe linguistique est lié au sens il est également lié à ce qu’il renvoie dans le monde, le référent qu’il soit réel ou fictif.

 

Exercices

  1. Expliquez la différence entre signifiant et signifié.

  2. Tous les signes sont-ils arbitraires ?

  3. Comment expliquez-vous le caractère arbitraire du signe linguistique ?

  4. Comment expliquez-vous le caractère linéaire du signe linguistique ?

2- Sens, signe et référent

 

La linguistique saussurienne ne consacre aucune réflexion à la notion de référent. Peirce, entre autres, distingue le reprentamen (signifiant) de l’interpretant (le signifié) et de l’object (référent). (Baylon et Mignot, 1995). Ceci va donner lieu au triangle sémiotique :

                Signifié

 

 

 

Signifiant            Référent

Modèle triangulaire hérité de charles Ogdens et Ivor Richards (The Meaning of Meaning, London, 1923)

 

 

Dès lors, s’impose pour nous la nécessité de définir ce concept : qu’est-ce que donc le référent et quel est son rapport avec le signe linguistique ?

 

Le signe linguistique, en tant que type particulier de signe, est bien une association entre un sens (un contenu) et une expression (une forme). Cependant, lorsqu’un signe est utilisé dans la parole par le locuteur ou perçu par le destinataire, il fonctionne généralement en pointant vers un élément de la « réalité », que l’on va appeler le référent du signe. Pour bien comprendre la différence entre le signe linguistique lui-même (ou son sens) et son référent, prenons un cas concret. Ali a déposé la voiture au garage. Le sens du mot « voiture », tel qu’il est défini dans le dictionnaire et tel qu’il est connu par les usagers permet au locuteur de comprendre la phrase même si le contexte dans lequel elle a été formulée leur échappe. Cependant pour que leur compréhension soit complète, il faut que les locuteurs sachent à quelle « voiture » on fait référence, s’agit-il de la voiture de Ali ? de sa femme ? D’une Berline ou d’un camion ?

Si le sens du mot « voiture » appartient à la langue, le référent, lui relève de la parole : ce n’est que lorsque l’on considère une instance particulière d’utilisation, de manifestation, d’une expression linguistique que l’on peut identifier un référent donné. Le référent d’une expression linguistique est un élément du « monde », « extra-linguistique » que cette expression permet de désigner dans un contexte donné d’utilisation.

 

 

 

3- Sens lexical et sens grammatical

 

On peut distinguer deux types de sens contenus dans les ressources sémantiques de chaque langue : les sens lexical et le sens grammatical.

 

3.1- Le sens lexical

Les sens lexicaux, qui sont généralement exprimés par des lexies de la langue et se décrivent assez bien au moyen des définitions standard des dictionnaires. Le petit dialogue ci-dessous entre une personne apprenant le français et son professeur illustre cette particularité du sens linguistique :

Qu’est-ce que ça veut dire « tendre la main à une personne » ?

- Ça signifie « aider ».

 

Pour parler du sens d’une expression, pour le décrire, on met normalement cette expression en relation d’équivalence ou de quasi-équivalence avec une autre expression :

-  Tendre la main à une personne ≈ aider une personne.

 

Deux expressions linguistiques ayant le même sens sont appelées des paraphrases. Il n’y a pratiquement pas d’autre façon naturelle de procéder pour décrire le sens que de faire appel à des paraphrases. C’est d’ailleurs ainsi que fonctionnent les définitions de la plupart des dictionnaires. Cela nous amène à définir le sens linguistique de la façon suivante. Cette définition pourrait paraître circulaire dans la mesure où elle revient grosso modo à dire que le sens d’une expression linguistique est la seule propriété que partage cette expression avec toutes les autres expressions ayant le même sens. Cependant, cette circularité n’est qu’apparente. Avoir le même sens (ou être une paraphrase) est, comme être grammaticalement correct, un concept primitif (= indéfinissable) de la langue. Parce que vous êtes des locuteurs du français, vous pouvez immédiatement dire si les trois phrases françaises (2a-c) ci-dessous sont des paraphrases — si elles ont le même sens —, et cela sans avoir besoin de suivre un cours de linguistique : 

(2) a. Je pense donc je suis.

     b. Le fait que je pense démontre que j’existe.

     c. Ma pensée est la preuve de mon existence.

 

Une des caractéristiques de la langue, qui l’oppose à bien des systèmes sémiotiques « artificiels » comme la logique formelle, les langages de programmation, etc., est d’offrir à la personne qui l’emploie un très grand nombre d’options plus ou moins équivalentes pour exprimer un contenu donné. La relation de paraphrase est en quelque sorte une donnée première du sens, quelque chose que nous n’allons pas définir mais que nous prendrons comme une donnée conceptuelle permettant de définir la notion de sens elle-même.

Cette approche du sens — proposée par Igor Mel’čuk dans le cadre de la théorie linguistique Sens-Texte — est tout à fait compatible avec ce qui se fait dans les dictionnaires de langue  et avec la notion de valeur du signe linguistique proposée par F. de Saussure. Ainsi, le sens d’une lexie se conçoit en fonction du rapport qu’elle entretient dans le réseau lexical de la langue avec d’autres lexies ayant un sens plus ou moins équivalent ou entretenant une certaine relation de sens avec elle.

 

 

a- Sens référentiel / sens énonciatif

On doit distinguer dans le sens lexical deux types de sens : le sens référentiel et le sens énonciatif. Par exemple l’interjection « chut » constitue un énoncé qui signifie une requête de silence, il n’est pas vraiment  référentiel. Les mots et les énoncés pleinement référenciels sont en principe ceux qui peuvent être qualifiés de vrais et de faux, selon qu’ils sont ou non conformes à la réalité décrite, c’est leur valeur de vérité. Par contre ceux qui comme « chut » se distingue plus par leur performativité c’est-à-dire leur capacité à agir sur les autres, à modifier la réalité. Ils véhiculent des actes énonciatifs qui ont pour caractéristique que fréquemment ils ne sont pas explicites, c’est-à-dire qu’on ne peut pas toujours les attribuer à un signe déterminé[3].

 

Lorsqu’un énoncé est produit, c’est-à-dire lorsqu’une suite de mots est émise par une personne donnée, à un moment précis et dans des circonstances déterminées, ce qui est justement une énonciation, cette énonciation fait sens, elle consiste en un acte sémantique, ou une série d’actes, que l’on peut nommer énonciatifs. Ces actes sont le plus souvent multiples pour une même énonciation. […]

 

 

Le sens référentiel d’une unité lexicale est le signifié stable du signe qui correspond à la relation de désignation entre le signe et référent. Le sens d’un mot détermine sa référence ; ce sont les propriétés du signifié qui permettent d’identifier et d’isoler une catégorie d’objets extralinguistiques par rapports à d’autres objets, même si le signifié ne prend pas en compte toutes les caractéristiques du référent (structurations différentes de la langue et du monde). On peut donc dire que le sens référentiel rassemble les critères ou les informations que la langue a retenus pour référer à un objet extralinguistique[4].

 

 

Exercices

Citez des mots ou énoncés ayant un sens référentiel et d’autres ayant un sens énonciatif. 

 

 

b-   Sens connotation et dénotation

La connotation d’un signe représente les valeurs sémantiques secondes qui viennent se greffer sur le sens dénotatif. Dans le domaine du lexique, la connotation recouvre différents faits : registre de langue (ainsi policier et flic n’ont pas les mêmes connotations), contenus affectifs propres à un individu ou à un groupe d’individus (par exemple, à propos du terme patron), représentations culturelles et idéologiques liées aux contextes d’utilisation de l’unité lexicale ou en rapport avec les référents.

Clochard et SDF se différencient, notamment par leurs connotations : clochard peut avoir, dans certains contextes, une connotation affective que n’a pas l’euphémisme SDF. Le mot sans-papiers s’est diffusés parce qu’il n’a pas la charge négative de clandestin.

Les valeurs connotatives sont hétérogènes et variables selon les locuteurs ; elles relèvent, pour la plupart, du domaine de l’énonciation.

 

Exercices

Expliquez les connotations de ces noms d’animaux en cherchant des expressions figées qui les contiennent : chien, loir, loup, pou, renard.

 

3.2 Le sens grammatical

Les sens grammaticaux, qui ne sont pas associés aux lexies de la langue — sauf dans le cas des mots grammaticaux  — et qui peuvent difficilement être définis autrement qu’en faisant référence à la grammaire de la langue.

Pour bien comprendre cette différence entre sens lexical et sens grammatical, je vous propose de comparer la relative facilité avec laquelle on peut paraphraser une lexie comme VOISIN et l’impossibilité de faire la même chose avec un article comme LE :

(5)     a. son voisin ≈ la personne qui habite près de chez lui

b. le chat ≈ ??? chat

Dans toute langue, les sens lexicaux constituent l’écrasante majorité des sens disponibles. Ils sont, par excellence, les sens que l’on cherche à communiquer. Par contraste, les sens grammaticaux sont en nombre très réduit (variable selon les langues) et leur expression nous est imposée par la langue.

 

Exercices

Analysez la phrase suivante et dites quelles lexies sont porteuses d’un sens lexical et quelles d’un sens grammatical en cherchant la définition dans un dictionnaire : « La leçon de lexicologie est reportée à la semaine prochaine à cause de la participation du professeur à un colloque international aux Antilles. »

 



[1] « Appartient à la science toute étude qui, dans un domaine particulier de faits, recherche le savoir le plus assuré possible en prenant toutes les garanties de méthode et d’objectivité visé dont on dispose. » (Baylon et Mignot, 1995 : 3).

 

[3] Christian Baylon& Xavier Mignot, Sémantique du langage, 1995, Nathan.

[4] Alise Lehmann & Françoise Martin-Berthet, Introduction à la lexicologie : sémantique et morphologie, 1998 ; Nathan.



12/02/2016
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